A l'entraînement avec Lemaitre, l'homme le plus rapide d'Europe (Rue89.com)

Publié le par avchd-bruno

A l'entraînement avec Lemaitre, l'homme le plus rapide d'Europe

Alain Mercier
Alinea (agence de presse sportive)
 

Christophe Lemaitre gagne la médaille de bronze sur 200m aux Championnats du monde (2011) (Michael Dalder/Reuters)

 

Un mercredi soir du mois de décembre, sur le stade d'Aix-les-Bains (Rhône-Alpes). La pluie du jour a donné à la piste le brillant d'une toile cirée. L'air est frais. Le décor sans gaieté. Christophe Lemaitre s'entraîne seul, dans l'obscurité.

Le meilleur sprinteur d'Europe – premier et seul Blanc sous les dix secondes au 100 m (9,92 secondes) – enchaîne les séries de 30 m à la façon d'un cheval de trait, en traînant dans son ombre un chariot lesté d'une haltère.

Il le fera dix fois, en chargeant de 20 à 36 kg.

Même foulée qu'Usain Bolt, pourtant plus grand

Sur le bord du terrain, son coach n'en rate pas une miette. Pierre Carraz, 71 ans, ancien prof d'EPS, chronomètre peu, ne note rien et parle un minimum. Mais il observe :


Christophe Lemaitre (Stéphane Kempinaire/KMSP/DPPI)

 

« Un athlète est un comme un disque dur d'ordinateur. Son corps enregistre tout, chaque effort, chaque séance. Mais pour progresser, il faut casser la routine, donc varier les distances, les allures et les charges. Au printemps, on utilisera un élastique pour un travail de survitesse. »

Quinze minutes plus tard, Lemaitre, 21 ans, s'essaye à un exercice de vélocité. Le coach a posé des plots sur la piste, distants les uns des autres de 2,40 m. Il explique :

« En fin de course, Christophe a tendance à trop allonger sa foulée.

Elle a été mesurée à 2,70 m, soit la même qu'Usain Bolt, pourtant plus grand que lui (1,96 m, contre 1,91 m pour le Français). Il y perd en vitesse. »

Il ajoute :

« L'Américain Tyson Gay, le plus véloce du moment, fait cinq foulées par seconde. Christophe, lui, en est à 4,2 ou 4,3. Il doit rétrécir. Mais il n'y arrive pas. »

« Techniquement, il est presque parfait »

L'entraîneur grimace. Une habitude chez ce Savoyard aux cheveux grisonnants, très attaché à son statut de bénévole. Les contradictions de son athlète ne cessent de l'étonner, en même temps qu'elles l'amusent :

« J'insiste beaucoup sur la technique. Quand je lui fais faire des gammes, ces répétitions de gestes basiques à enchaîner pour les assimiler, Christophe est affreux. Mais en course, il se révèle techniquement presque parfait. »

Idem pour le relâchement. A l'inverse d'Usain Bolt, un modèle du genre, Christophe Lemaitre peine à rester relâché jusqu'au bout de l'effort.

« Pourtant, dans la lutte, au coude à coude, il ne se désunit presque jamais », insiste Pierre Carraz. Curieux spécimen. En musculation, ses performances stagnent comme l'eau dans la flaque. Christophe Lemaitre avoue :

« J'en fais régulièrement depuis quatre ans. Et depuis quatre ans, je suis au même niveau. Aucun progrès. »

Mauvais en musculation, il s'en amuse

Le phénomène l'amuse. Son coach rit moins :

« Son manque de puissance lui pose des problèmes au départ. »

Ses états de service se révèlent encore plus modestes sitôt qu'il est question d'allonger la distance. Pierre Carraz :

« En aérobie, le travail d'endurance que nous effectuons sur la piste en herbe de l'hippodrome, Christophe traîne en queue de peloton des garçons. Il est au niveau des meilleures filles. »

L'intéressé confirme sans un signe d'embarras :

« Au-dessus de 300 m, je déteste. La séance du jeudi, où les distances sont les plus longues, est celle que j'aime le moins. Ma préférée, parmi mes dix séances hebdomadaires, est celle du mardi, consacrée à la vitesse pure. »

Ses défauts physiques ? Ce sont ses atouts

A écouter le coach énumérer ses lacunes et ses manques, on en vient à se demander comment ce jeune homme de 21 ans a pu faire main basse sur trois titres européens l'an passé (100, 200 et 4x100 m), puis une médaille de bronze mondiale l'été dernier au 200 m.

Pour Pierre Carraz, « il est tout simplement exceptionnel » :

« Certains de ses défauts physiques se révèlent des atouts pour le sprint. Par exemple, il souffre d'une extrême raideur des chevilles. Du coup, il ne s'écrase jamais sur ses appuis. »

Les deux hommes se sont croisés pour la première fois sur cette même piste du stade d'Aix-les-Bains. Christophe Lemaitre avait alors 14 ans. Pierre Carraz plus de la soixantaine. Et, derrière lui, une carrière d'entraîneur de club marquée par la découverte de quelques-uns des sprinteurs les plus rapides de la région :

« J'ai connu beaucoup de bons athlètes, certains même très bons. Mais un phénomène comme Christophe, jamais. »

Reperé dans une fête de village

Pierre Carraz se souvient :

« Christophe a été repéré par un animateur local, dans une fête de village. Il s'était essayé au sprint sur une ligne droite, tordue et vallonnée. Il avait battu tout le monde. »

Un mois plus tard, il courait le 100 m en 11,80 secondes. Après quelques séances d'entraînement supplémentaires, il en était à 11,40 secondes. En fait, les premières années, le coach a surtout insisté sur les bases, creusant avec des soins d'artisan les fondations de son ouvrage :

« Ses qualités de vitesse n'ont jamais fait aucun doute. Il est doté de fibres musculaires rapides. La vitesse est inscrite dans ses gènes. Mais Christophe était gauche et mal coordonné. Il était aussi fragile, ce qui nous obligeait à limiter le nombre de ses courses, car il souffrait souvent des adducteurs. »

Avec patience et sagesse, Pierre Carraz a fait progressé le gamin. Renforcement musculaire, technique, musculation… L'entraînement a toujours été très prudent et progressif.

Né pour courir vite


Christophe Lemaitre (Stéphane Kempinaire/KMSP/DPPI)

Aujourd'hui encore, Christophe Lemaitre se contente d'une seule séance par jour. Son coach explique :

« Après chaque session, il passe entre les mains d'un de nos deux kinés. Des soins prodigués à son domicile, car Christophe n'a pas encore le permis de conduire. »

Né pour courir vite, Christophe Lemaitre ? Plus vite sans doute que lui-même ne l'imagine. Pierre Carraz conclut :

« Je pensais qu'il ferait moins de 9,90 secondes au 100 m cette année. Il n'a pas de limites. Et il possède un mental phénoménal.

Il aime l'enjeu, l'adversité. J'en veux pour preuve qu'il a presque toujours battu ses records personnels dans les compétitions à enjeux. »

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article