Marc Lièvremont : "J'en ai pris tellement plein la gueule"(Le Monde.fr)

Publié le par avchd-bruno

LEMONDE.FR | 18.11.11 | 13h41 • Mis à jour le 18.11.11 | 15h40

 

Marc Lièvremont.

Marc Lièvremont.REUTERS/© Jacky Naegelen / Reuters

 

Avant de s'envoler début septembre pour la Nouvelle-Zélande pour disputer la Coupe du monde de rugby, son équipe et lui-même étaient accablés de bien des maux. Marc Lièvremont et le XV de France sont rentrés en perdants magnifiques. Trois semaines après la défaite en finale face aux All Blacks, le sélectionneur, qui sera remplacé le 1er décembre par Philippe Saint-André, s'est confié au Monde, au Centre national du rugby de Marcoussis (Essonne). Moustache fraîchement rasée, il s'exprime pour la première fois depuis son retour en France.

 1. "RETOUR SUR TERRE"

Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes rentrés en France ?

 

J'avais bien besoin de couper. Le retour, le "retour sur terre" j'ai envie de dire, je l'appréhendais, je craignais une forme de décompression, quel que soit le résultat. J'avais déjà vécu ces périodes très intenses, sur le Tournoi des Six nations notamment ou les tournées, où on vit en vase clos pendant un mois. Là, c'était quatre mois ! Le retour à la vie réelle peut être assez violent, il y a une forme de déconnexion. Le fait que ma famille ait été sur place, que je sois revenu au moment des vacances scolaires m'a aidé.
Pour l'instant, je me sens serein, apaisé. Il y a un reste d'euphorie et j'ai conservé mon mode de fonctionnement pour le sommeil : je dois dormir trois à quatre heures par nuit, comme ça a été le cas pendant la compétition. A 3 heures du matin, impossible de fermer l'œil : je reste rempli d'adrénaline.

 

Il n'y a pas eu de coup de blues ?

 

Absolument pas, à aucun moment. Je me suis un peu cloisonné : un peu de famille, un peu d'amis, du bricolage à la maison... Mais ça viendra peut-être !

 

Avez-vous revu la finale ?

 

Non. Ce match est le seul en quatre ans que je n'ai pas regardé. J'ai peut-être envie de conserver le premier ressenti, à chaud. Et puis cela pourrait raviver des blessures. Il y a quand même un sentiment d'amertume. On est passé à côté de quelque chose d'énorme, certainement l'un des plus grands exploits du sport français.

 

L'arbitrage de cette finale a nourri les débats …

 

Oui, mais je reste sur ma position d'après-match [Marc Lièvremont n'avait pas voulu commenter la prestation de l'arbitre Craig Joubert] . On pouvait se douter qu'on serait seuls contre tous. On savait qu'il aurait une pression importante sur ses épaules. Je pense que c'est un mec intègre qui a été influencé. Mon regret, c'est que malgré cet arbitrage disons assez "permissif", on aurait pu gagner. Et cela aurait été encore plus énorme. On s'est créé des occasions pour marquer un essai, qu'il n'aurait pas pu refuser.
Il reste donc cette forme de tristesse, qui va s'estomper. Même si, à titre personnel, c'est ma deuxième finale perdue, et je doute qu'il y en ait une troisième. Il y en a eu une en tant que joueur, puis comme sélectionneur. Peut-être en vivrai-je une autre comme président de la Fédération ? Non, je ne le crois pas !

 

Quel était le plan de jeu pour la finale ? Aviez-vous tiré des enseignements du match de poule contre la Nouvelle-Zélande ?

 

Oui, beaucoup. En poule, on avait pris quelques essais "casquette" sur des erreurs individuelles, mais on s'était créé énormément de situations de déséquilibre offensif, on était bons sur les duels sauf en quelques occasions. Donc, on avait des pistes, on avait montré qu'en conservant le ballon, en déplaçant les Néo-Zélandais, ils avaient des soucis de replacement. Si l'arbitre était cohérent, on pouvait les mettre à la faute aussi. Ils avaient du mal à subir des temps de jeu assez longs. Tout le monde avait été dithyrambique après leur demi-finale contre l'Australie, mais j'ai surtout trouvé que les Australiens sont passés à côté. Ils ont été laminés physiquement dès l'entame. De manière assez surprenante, ils ont joué un rugby extrêmement stéréotypé, essentiellement autour des rucks, ils n'ont pas assez déplacé, mais les rares fois où ils l'ont fait ils se sont créés des situations de déséquilibre, avec un arbitre qui ne les a pas toujours aidés. Et pourtant, à la mi- temps, ils étaient toujours dans le match.

 

Cela voulait-il dire que les Blacks n'étaient pas si dominateurs qu'annoncé ?

 

Objectivement, on avait vu cette équipe perdre deux matches des Tri- Nations. Elle a évolué dans un contexte extrêmement pesant parce qu'il fallait absolument qu'elle gagne. J'ai toujours senti qu'elle était prenable. J'avais plus peur de l'Afrique du Sud : son rugby est très stéréotypé, mais aussi extrêmement dense, et on la voyait monter en puissance. C'était difficile de claironner qu'on pouvait être champions du monde, mais je pensais sincèrement que c'était possible. Je savais que, tôt ou tard, on toucherait les dividendes de la préparation, et cela a été le cas.

 

Cette défaite a aussi redoré le blason du XV de France. Les Néo- Zélandais ne vous auraient peut-être pas rendu hommage si vous l'aviez emporté…

 

Tout est relatif, en termes d'hommage. Nous n'avons pas apprécié du tout le comportement de l'entraîneur Graham Henry, du capitaine Richie McCaw. Ils nous citent encore la "fourchette" d'Aurélien Rougerie à partir d'un montage assez tendancieux, mais quand on voit le comportement de McCaw sur Morgan Parra notamment… Je pense qu'ils auraient pu quand même être plus seigneurs. Ils n'ont pas eu un mot sur l'équipe de France et à la soirée de clôture du tournoi, il n'y en a eu que pour les All Blacks.

Mais je crois qu'il y a un gros décalage entre le comportement des dirigeants et des médias néo-zélandais, qui ont mis une pression énorme sur les concurrents des Blacks, et l'attitude des gens dans la rue. Dans le cœur des Néo-Zélandais, l'équipe de France était déjà un adversaire particulier et je pense qu'on s'est gagné leur respect. Ces gens n'ont pas arrêté de nous encourager, même avant la finale. J'ai le souvenir du départ en bus, de la traversée d'Auckland avec la ville noire de monde, aux sens propre et figuré, qui nous applaudissait.

Au-delà de la déception de ne pas être champions du monde, ce qui est beau aussi dans le rugby, c'est le contraste entre cette demi-finale [contre le Pays de Galles] gagnée d'un point, au forceps, à l'énergie, au courage, à la solidarité, peut-être contre le cours du jeu car nous avons été dominés, approximatifs, restrictifs, et cette finale aboutie en termes de jeu, d'intensité, perdue d'un point, peut-être là aussi contre le cours du jeu. Ce contraste illustre un peu le parcours de l'équipe de France. Il faut avoir de la mémoire – et certains en manquent singulièrement ! Tous les parcours de l'équipe de France en Coupe du monde, à part en 2003, ont été chaotiques. Cette année, le contexte était peut-être le plus défavorable en termes de résultats passés, de critiques, de tensions. Et il y a eu cette issue malgré tout.

Peut-être que ce bon parcours s'est joué dans les mois qui ont précédé. Peut-être que si on avait réalisé un meilleur Tournoi des six nations – on n'était pas loin de gagner en Angleterre, auquel cas on n'aurait pas perdu contre l'Italie –, on aurait démarré la Coupe du monde avec un capital-confiance beaucoup plus grand et on aurait joué des matches de poules plus aboutis. Peut-être n'y aurait-il pas eu cette remise en question presque inéluctable quand on veut réussir et qu'on est Français. Peut-être n'y aurait-il pas eu ce quart réussi contre les Anglais, puis l'enchaînement jusqu'à la finale.

 

 2. "UNE BELLE PARENTHÈSE"

 

Pendant votre absence, votre image a changé spectaculairement en France. L'avez-vous ressenti en rentrant ?

 

Oui, même si je me suis un peu caché pendant quinze jours. Je suis entré dans un restaurant à Bayonne, les gens ont chanté La Marseillaise. Dans le métro, les gens me reconnaissent, toutes générations confondues. Une dame d'origine maghrébine est venue me voir à la terrasse d'un café, avec son petit garçon qui joue au foot. Elle m'a dit : "Grâce à vous, mon fils a appris La Marseillaise." J'ai trouvé ça génial ! En Nouvelle-Zélande, je voyais des gens qui portaient la moustache et qui m'applaudissaient, peut-être un petit peu plus fort que certains joueurs - je pense que certains n'ont pas aimé. Cela n'a sans doute pas aidé. Alors que moi, l'image, je m'en fous.

 

Quand l'avez-vous rasée, cette moustache ?

 

Il n'y a pas longtemps. Ma femme ne voulait pas que je la rase, ça lui plaisait bien. Donc, je l'ai fait dans son dos ! On est aussi passé de la comparaison avec Raymond Domenech à celle avec Aimé Jacquet… Il faut arrêter avec ces comparaisons. J'ai parlé à un certain moment de Domenech parce que j'en avais marre qu'on me compare à lui. En faisant cela, certains ont voulu me diaboliser. C'était débile. C'est pour cela que je les ai provoqués en disant que je respectais ce mec. Et puis deux matches plus tard, on me compare à Jacquet…

 

L'épopée du XV de France vous permet-elle d'envisager autrement votre avenir professionnel ?

 

Je ne sais pas, c'est encore trop frais. La fédération me met dans une situation confortable : j'ai touché une prime, la même que celle des joueurs [140 000 euros], qui va me permettre de finir ma maison. Sinon, j'aurais peut-être été obligé de la revendre en rentrant. Au-delà de la déception, j'aurais eu aussi des soucis matériels… A priori, mais il faut que j'en rediscute avec Pierre Camou [président de la Fédération française de rugby] et Jean-Claude Skrela [Directeur technique national], ils me proposeraient de rester au sein de la DTN [Direction technique nationale] sur un poste à définir. J'essaie aussi de m'affranchir un peu du rugby parce que je veux continuer à le considérer comme une passion et non un métier. J'ai un restaurant, un spa avec un de mes frères, Thomas, qui va ouvrir en mai. Pendant quatre ans, je n'ai pas pu faire des interventions en entreprises et c'est quelque chose qui me plaît.

 

Ce parcours ne vous a pas donné envie de prolonger, ailleurs forcément, ce qui était en construction ?

 

Si. Je ne pensais pas qu'entraîner me plairait autant puisqu'il y a dix ans je m'étais juré de ne jamais le faire. Il faut que le contexte de club puisse me nourrir intellectuellement, je ne dis pas financièrement. Il faut une relation de confiance avec le président, la liberté de faire des choix. Il est donc hors de question pour moi de prendre un club en cours de saison. Et puis je ne voudrais pas prendre la place de quelqu'un de cette façon. Enfin, je sais à quel point cela est couteux, humainement, pour mes proches. Je ne suis pas capable de faire les choses à moitié, je m'investis à 100 %. Peut-être que cela viendra. Peut-être pas. Si je dois un jour faire le deuil du rugby, comme entraîneur ou manager, tant pis. Je n'ai jamais considéré cette fonction de sélectionneur, dont je ne voulais d'ailleurs pas, comme un aboutissement. C'est une belle parenthèse, même si je sais qu'en termes d'émotion, j'aurai du mal à vivre quelque chose d'aussi fort. Heureusement, à 43 ans, je ne me dis pas que je suis en préretraite.

 

 3. "PÈRE FOUETTARD"

 

Votre management a été beaucoup mis en question. Cette manière de placer les joueurs devant leurs responsabilités, de prendre vos distances…

 

Ça a toujours été ma façon de faire. En tant que joueur, je pense toujours avoir eu un comportement responsable. Le rugby est un sport intelligent. Le principe est de placer le joueur face à une multitude de choix individuels et collectifs. Depuis l'arrivée du rugby pro, on a les moyens pour être de plus en plus précis dans la préparation du match, la stratégie. Mais une fois le coup d'envoi donné, le joueur est maître. Donc, 48 heures avant le match, j'ai fini mon boulot. J'ai toujours essayé de placer les joueurs devant leurs responsabilités et j'ai souvent regretté leur manque d'implication, parfois d'autocritique.

Je pense qu'on avait un groupe sain dans l'ensemble, et beaucoup de joueurs ont été irréprochables jusqu'à la fin de la compétition. Sur les trois dernières semaines, ils ont su donner le meilleur d'eux-mêmes et mettre de côté leurs problèmes d'ego. Mais ce qui a changé, c'est le rapport à l'image. Les joueurs sont conseillés et savent que c'est elle qui va leur permettre de capitaliser sur leurs performances sportives. C'est mon rôle d'être le Père Fouettard, quitte à blesser les joueurs, parce que j'ai compris depuis longtemps qu'on ne peut attendre de leur part de la reconnaissance ou de la gratitude. La critique positive, les proches, les agents vont la faire, moi je suis dans une position d'exigence. Certains l'ont mal vécu mais je n'ai aucun regret.

 

On a tout de même évoqué une rupture entre vous et les joueurs...

 

Cette rupture dont on a parlé dès les matches de poule n'a pour moi jamais existé. Ou en tout cas elle n'a jamais été exprimée de manière franche. Entendons-nous bien : j'ai toujours mis une barrière affective avec mes joueurs, parce que c'est dans ma nature. J'ai toujours été quelqu'un d'introverti et je savais qu'à un moment j'aurais à faire des choix. Même si j'ai du respect, de l'estime, de l'affection même pour eux, je ne plaisante pas avec les joueurs. Je n'ai pas ce rapport de proximité que peuvent avoir certains entraîneurs. Parce que je n'en suis pas capable et parce qu'il faut entraîner en fonction de ses qualités et de ses défauts.

 

Etait-il nécessaire pour autant de les traiter publiquement de "sales gosses" ?

 

Il faut arrêter avec ça. Quand j'ai parlé de "sales gosses", même si j'ai regretté le timing, c'était éminemment affectueux. Et sales gosses, ils l'ont été. Ils l'ont tous reconnu quand j'ai provoqué cette réunion et qu'on en a parlé. Certains ont dit qu'il y a eu un "deal" entre nous, mais il n'y en a jamais eu. Je me souviens du contexte médiatique, certains n'attendaient qu'une chose : que je fasse un écart. Je me souviens de mes mots après le match contre le Japon par exemple, de mes critiques individuelles, d'avoir parlé d'une charnière approximative, d'un Imanol Harinordoquy dont on connaît le talent mais lymphatique. C'est mon rôle de demander davantage aux joueurs.

 

Etait-ce un levier ?

 

Oui. Mon principal levier, c'est la franchise. Ce que je dis à la presse, je l'ai dit avant aux joueurs, et souvent d'une manière bien plus agressive. Mais je ne me souviens pas d'un assassinat. C'est un faux débat alimenté par la presse, qui a grossi le trait, et certains joueurs m'en ont voulu, je l'ai même senti collectivement. C'est pour cela que je n'ai pas voulu leur donner les maillots avant la finale car il y avait une sorte de révolte contre moi. Si cela a été un des leviers de leur performance en finale, tant mieux. Que certains m'aient fait la gueule, on peut le comprendre, c'est humain.

 

Pourquoi avoir fait référence au bus de Knysna, après la défaite contre le Tonga ? Sentiez-vous venir une catastrophe du même ordre, ou était-ce une manière de les remobiliser ?

 

Il y a un an, on sortait d'une tournée particulièrement dégueulasse, poussive, en Afrique du Sud et en Argentine, à l'époque où l'équipe de France de football était en Afrique du Sud. Tout le monde se gaussait des footballeurs. J'avais dit : "Je pense que ce n'est pas possible en rugby" - et je le maintiens. Face aux Tonga, ce n'était pas réellement une démission, mais j'avais été très déçu parce qu'il y avait eu une semaine très aboutie en termes d'entraînements et il nous a manqué la trouille ou le respect de l'adversaire, face à une excellente équipe des Tonga. Je le craignais dès que j'avais vu le tirage : les Tonguiens, avant les quarts de finale et après les All Blacks, c'était vraiment le match piège.

J'ai fait ce parallèle mais il n'y avait pas de crainte que ça tourne à la déliquescence. Le soir-même je remobilisais les mecs, on a fait des entraînements un peu plus heurtés, on leur a demandé qu'ils fassent eux-mêmes le débriefing du match pour qu'ils se disent les choses. Je savais pertinemment qu'il y aurait une réaction et que c'était le meilleur moyen de préparer le quart contre l'Angleterre. On n'aurait pas perdu contre les Tonguiens, on ne serait peut-être pas allés en finale de Coupe du monde ! De même, en demi-finale, on a tous les arguments pour respecter ces Gallois qui ont été magnifiques depuis le début de la compétition, sauf qu'on les a battus lors des trois dernières rencontres et qu'on sort d'un gros match contre l'Angleterre. On est déjà presque dans la projection sur la finale. Certains ont dit que l'expulsion de leur capitaine Sam Warburton nous avait fragilisés, mais dès l'entame j'ai senti qu'on n'était pas dedans.

 

N'est-ce pas un peu frustrant, pour un entraîneur, de se dire que le travail effectué à l'entraînement est quelque part secondaire ?

 

Tout n'est pas non plus qu'empirique ! On n'arrive pas en finale de Coupe du monde par hasard. Surtout quand on sait d'où on vient. Je me rappelle le 28 juin [le début de la préparation] avec les blessés, les éclopés. On s'est parfois retrouvés à vingt [sur trente] sur le terrain… Certains n'avaient pas joué depuis plusieurs mois. Il n'y a pas que de la mobilisation sur l'affect, il y aussi un travail de fond, un message qui finit par passer.

 

 4."SEULS CONTRE TOUS"

Que vous inspire le cran supplémentaire franchi par le rugby en termes de médiatisation ?

 

C'est la rançon de la gloire. Je le dis aujourd'hui avec beaucoup de sérénité, même si j'ai bien conscience que vis-à-vis de la presse, je me suis transformé en hérisson. C'était pour me protéger. J'ai considéré que mes joueurs et moi-même – surtout moi peut-être – nous étions seuls contre tous. Si le sport est populaire, il y a forcément plus de médiatisation, plus de polémiques. Et puis on sait que la presse est en crise, notamment la presse écrite.

 

Est-ce que cela a pu influencer les performances de l'équipe de France ?

 

Oui. Ce n'est pas confortable pour les joueurs de vivre dans ce climat de défiance, de critique permanente. On a commencé le dernier Tournoi [des Six nations] dans un état de stress. Mes rapports se sont forcément détériorés, mais ce fut le cas avec chacun de mes prédécesseurs, qui avaient d'autres personnalités et fonctionnements : Bernard Laporte, Jean-Claude Skrela, Pierre Berbizier - et c'était encore le rugby amateur. J'espère que ce ne sera pas le cas pour Philippe [Saint-André], qu'il arrivera à fédérer davantage. Moi, j'ai eu le tort d'arriver avec très peu d'expérience et d'être vite critiqué.

A son retour, le troisième-ligne Imanol Harinordoquy a déclaré dans Midi olympique que vous étiez "perdu" et "dépassé".

Je ne veux même pas le citer. Il a été un grand joueur sur cette compétition. Je suis presque déçu pour lui. Qu'est-ce que ça apporte ? Il a été donner au Midi olympique ce que ce journal avait envie d'entendre. Toujours pareil : ma soi-disant incompétence. C'est tellement éculé comme propos ! Je le considère comme quelqu'un d'intelligent, avec un gros ego. J'ai été surpris par son manque de sincérité, parce que jusqu'au bout il m'a serré la main. Il aurait pu, même après la finale, me dire qu'il ne m'avait pas apprécié.
Ces sorties médiatiques, je ne peux que les regretter, mais personnellement j'en ai pris tellement plein la gueule ! Alors, une ou deux critiques de plus…

 

En quoi le comportement des joueurs a-t-il évolué ?

 

Vous avez trente compétiteurs, qui sont des "stars" - même si je n'aime pas ce mot - dans leurs clubs. Ils passent quatre mois ensemble, en vase clos, avec un mec qui leur casse les burnes en permanence. Entre eux, il y a forcément des tensions, des jalousies en fonction des clubs, des sympathies, des concurrences. Mais c'est normal. Contrairement à ce qui a été dit, ce groupe était sain. J'ai connu des groupes, en 1995 ou en 1999, où il y avait beaucoup plus de comportements négatifs. Par contre, le contexte facilitait moins l'individualisme. Les joueurs sont beaucoup plus conseillés, sollicités, entourés, pas toujours de manière positive. Il est difficile pour eux de faire la part des choses. Mais regardez l'évolution d'un garçon comme Morgan Parra, qui après le grand Chelem 2010 et son titre avec Clermont avait un peu "disjoncté", mais c'était normal à 21 ans. Il est revenu, a fait une Coupe du monde somptueuse en termes de comportement, d'investissement, d'intelligence.

 

Les agents influent-ils sur leurs clients ?

 

J'en ai vu un, une fois [en Nouvelle-Zélande], mais je n'en sais rien. Je crois quand même savoir que certains joueurs ont beaucoup de conseillers : pour l'image, la com', la gestion financière, plus l'agent sportif. Et ce qui intéresse ces personnes, c'est une forme de rentabilité, pas la performance de l'équipe de France. Mais la somme des intérêts individuels ne peut pas être supérieure à l'intérêt collectif.

 

Avez-vous rencontré Philippe Saint-André ?

 

On vient déjà de papoter, d'une manière spontanée. On va échanger. Pour lui, le contexte sera encore différent. Même si la prochaine échéance est pour bientôt [France-Italie, le 4 février 2012 au Stade de France pour le Tournoi des six nations], il peut se passer tellement de choses d'ici là. Je peux dire à Philippe ce que j'ai vécu, et puis il tracera sa route.

Quel est l'adversaire le plus dangereux ? Le pays de Galles ?

 

Oui. Mais il faut quand même se méfier des Anglais. Quand ils auront réglé leurs soucis d'ego, de "barjots"… Ils ont quand même une grande génération de joueurs. L'Irlande me paraît un peu plus en difficulté. Ils semblent avoir du mal à rajeunir leurs cadres, il y a une belle génération sur la fin et je ne suis pas sûr qu'elle soit remplacée. Donc, les Gallois, en effet. Ils se sont donné tous les moyens pour favoriser leurs équipes de provinces en Coupe d'Europe, pratiquer un rugby ambitieux et privilégier leur équipe nationale, alors que ce n'est même pas vraiment un pays. Quand on voit la moyenne d'âge de ce groupe, la qualité de son rugby, il y a de quoi faire - mais il y a de quoi faire avec l'équipe de France aussi !

 

Avec quels joueurs ?

 
Certains ont encore de beaux restes, et personne, d'après ce que j'ai entendu, n'a annoncé sa retraite, donc après ce sera le choix de Philippe [Saint-André]. Il aura sans doute envie de surfer sur la dynamique de ce groupe. Mais comme il l'a dit, certains joueurs auront du mal à durer jusqu'en 2015. Il y a beaucoup de jeunes qui ont du potentiel, certains qu'on a essayés mais qui n'ont pas été prêts le jour J. Je ne suis pas lassé autant que ça de rugby puisque, à peine rentré, j'ai regardé deux journées de championnat. J'ai encore été frappé du nombre toujours croissant de joueurs étrangers. A certains postes, ça peut devenir vraiment problématique.

 

Pouvez-vous envisager une vie sans rugby ?

 

Depuis toujours, c'est le fil rouge de ma vie. J'ai commencé à cinq ans et je n'ai plus lâché… Donc il y aura certainement encore du rugby quelque part.

 

Propos recueillis par Bruno Lesprit et Philippe Perin
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