Jean-Claude Bouttier: Vie pépère aux poings (LeMonde.fr)

Publié le par avchd-bruno

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Jean-Claude Bouttier: Vie pépère aux poings

Entre la rencontre Mormeck-Klitschko annulée et son livre « Poing final », qui garnit les étals des librairies depuis deux mois, rien ne nous disposait à parler de Jean-Claude Bouttier. Cette semaine, Au Tapis! propose, à rebours de l'actualité, un portrait du champion de boxe phare des années 70 qui défia le grand Carlos Monzon.

 

« Dites-moi, vous ne jouez pas au golf par hasard ? » Troublante cette familiarité, cette élégance pleine d’affection dans la voix de l’autre côté du combiné. Son livre Poing final à peine refermé, garni de surlignages fluorescents, trône encore sur ma table; et déjà, je parviens à mettre une parole fidèle sur ces mots qui ne le sont pas moins. « Il faut saluer le travail de Bruno Vigoureux qui a retransmis parfaitement ma façon de parler », élucide Jean-Claude Bouttier. Dans d’autres circonstances, j’aurais volontiers testé mon swing, labouré quelques mottes de terre. Imaginer le ridicule de la scène devant une légende de la boxe m’engage pourtant à décliner l’invitation. Je me contenterai d’un café (serré), chez lui à Gournay (Seine-et-Marne), au coin du feu.

 

 

A quoi peut-il donc bien penser, là, dans son fauteuil, cannes dépliées ? La Lexus blanche qui nous a baladés sur les bords de Marne a cessé de rugir, les palmiers grelottent sous les premiers sanglots de l’hiver. « En été, c’est le paradis. Les gamins piaillent. Il faut voir leur tête quand la piscine est découverte. Et avec mes palmiers, on se croirait en Floride, jubile Jean-Claude Bouttier. J’aime bien avoir ce que les autres n’ont pas. »

Côté originalité, difficile de faire mieux. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à parcourir les pages de son autobiographie, Poing final. Pour s’en persuader, il faut juste sonder le regard de ce grand-père (67 ans). La flamme brûle toujours intensément derrière ces paupières en amande, ces rides que porte son visage. De la boxe, le nez témoigne des coups qu’il a reçus ; les mains de ceux, nombreux, qu’il a rendus. Pour invoquer ce passé, il suffit juste de saisir le tison, aviver les braises encore chaudes en prononçant, l’air détaché : « Carlos Monzon. » Le patriarche se redresse alors, furette autour de lui et s’écrie : « Il faut remettre une bûche ! »

 

Né en 1944 à Saint-Pierre-La-Cour, un petit village de Mayenne, rien ne prédestinait Jean-Claude Bouttier à disputer deux ceintures mondiales contre la terreur argentine. Apprenti boucher à 14 ans, le garçon ne semble pas le plus doué pour la boxe. D’autres se voient déjà ceints d’une couronne de lauriers quand, lui, à force d’enchaîner les combats amateurs, commence tout juste à croire en sa bonne étoile. Sa femme Nicole a bien tenté de l’en dissuader, mais en vain. Bouttier n’est pas du genre à jeter l’éponge. Il voit loin, il voit grand. Le Paris des sixties lui tend les bras, avec ses titis, ses vedettes à l’instar de Roger Zami ou François Pavilla qui boxent régulièrement au Palais des Sports.

« A l’époque, ce n’était pas comme maintenant. Le monde de la boxe était très hiérarchisé. Il fallait procéder par étapes pour prétendre faire un championnat du monde », raconte-t-il. Quatre ans après ses débuts professionnels, Bouttier comptabilise 36 victoires et aucune défaite en France. La seule que lui inflige le Brésilien Juarez De Lima le convainc de partir aux Etats-Unis, fin 1969.

De retour en France, Jean-Claude Bouttier est un autre boxeur. Imbattable. Flamboyant ! Successivement, il décroche le titre de champion de France (« le plus beau de ma carrière ») et remporte la ceinture européenne à Roland-Garros devant un public en délire. Belle gueule, bonne élocution, sens de la formule… l’athlète devient une figure populaire. Il s’attaque maintenant au titre mondial que détient la terreur des rings Carlos Monzon. « Il fallait voir ce que c’était à l’époque. Tout le monde en avait une peur bleue, raconte Bouttier. Moi, je n’ai jamais ressenti cela. Si on a la trouille, il ne faut pas monter sur un ring. Mon schéma tactique était simple : lui rentrer dans la gueule ! »

Le 17 juin 1972, les deux athlètes s’affrontent à Colombes. A la sixième reprise, Monzon va au tapis. Sans solution, l’Argentin donne un coup de pouce dans l’œil de son adversaire. Bouttier doit abandonner. « Les gants n’avaient pas de coutures, ce qui rendait possible une telle action. Des années plus tard, en Argentine, Carlos m’a avoué qu’il n’avait trouvé que cette parade pour me battre. » La revanche a lieu un an plus tard, le 29 septembre 1973. A Roland-Garros cette fois. Les trois dernières reprises sont intenables malgré la combativité de Bouttier. « L’Argentin était trop fort », écrit-il dans son livre.

Un des nombreux objets qui trônent dans les étagères de son salon. La truelle offerte à Jean-Claude Bouttier pour l'inauguration du Palais des sports de Sannois, qui porte son nom.

 

« Trop fort ? » Ma question flotte quelques instants dans son salon où s’entassent les tableaux, trophées et bibelots en tous genre récoltés lors de cérémonies en son honneur. Du pouce, il indique le buste de Mike Tyson sur son bureau. « C’est exactement comme lui. Contre Evander Holyfield, il n’arrivait pas à trouver de solution. Son adversaire le tenait au corps à corps, ce que Mike détestait. Quand j’ai assisté à ce combat, j’ai su qu’il allait se passer quelque chose. Ça n’a pas manqué : Tyson a bouffé l’oreille d’Holyfield. Monzon, c’était la même chose. Si un couteau avait traîné lors de notre rencontre, il m’aurait planté. Ces gars-là ne réagissent pas pareil que nous. Moi, j’ai reçu une éducation qui m’interdisait de franchir certaines limites. Eux, c’est dans la rue qu’ils ont appris à survivre. C’est ce qui fait toute la différence ! »

 

Avec le titre de champion du monde qui lui filait une seconde fois entre les doigts, Jean-Claude Bouttier savait désormais que l’heure de la retraite approchait. « J’ai toujours fonctionné par dizaines. Quand j’avais 20 ans, je faisais mes débuts en professionnel avec l’idée en tête qu’une fois passés les 30 ans, tout serait fini. » Pour autant, à cette abandon programmé allait s’ajouter un événement imprévu : le dernier chapitre de sa carrière s’achèverait sur une amère défaite, le 16 décembre 1974. Ce jour-là, le Français affronte son compatriote Max Cohen. Les deux hommes se détestent et Bouttier est bien décidé à lui en faire baver des ronds de chapeaux. « Il m’avait donné des coups de tête lors de notre première rencontre et il avait eu des mots désagréables à mon égard ! S’il y a quelque chose que je ne supporte pas, ce sont les tricheurs ! Je menais et je prenais plaisir à lui faire mal. » Cohen repart pourtant à la charge, balance des coups de tête et lui ouvre la pommette. A la 11ème reprise, l’arbitre interrompt le combat. « Cette défaite, je ne l’ai jamais oubliée. Jamais digérée tant elle me paraissait injuste », écrit-il, 37 ans après.

Jean-Claude Bouttier, dans son garage où sont accrochées ses unes dans "L'Equipe".

 

De Monzon à Cohen, Bouttier est tombé comme Ulysse de Charybde en Scylla. Et quand les sirènes de la boxe lui implorent de remonter sur un ring, c’est contre ses envies qu’il lutte. S’accrocher à son mât, ne pas changer de cap, lutter ! « J’ai traversé deux mois éprouvants à sortir, à me soûler. Ça ne me ressemblait pas, mais je n’avais plus repères. Une vraie loque ! »

 

Jean-Claude Bouttier possède près de 800 cassettes VHS. Uniquement des combats de boxe.

Que faire ? Reprendre son métier de boucher… Tout cela est derrière lui, loin de toutes les émotions qu’il a ressenties sur le ring. En 1975, il se lance dans l’organisation de combats de boxe, crée sa propre marque de vêtements, tourne dans un film de Lelouch (Les Uns et les autres). Mais c’est en 1984 que sa vie bascule à nouveau. Charles Biétry, son ami journaliste de l’AFP, lui propose d’être consultant pour une chaîne privée qui s’apprête à voir le jour : Canal+. « Pendant dix ans, on nous a appelés les "BB" tant notre duo fonctionnait », raconte, nostalgique, Jean-Claude Bouttier. « Après Charles, c’est Jean-Philippe Lustyk et Thierry Gilardi qui se sont succédé. C’était un régal. » De 1984 à 2008, Jean-Claude Bouttier voyage aux quatre coins du monde pour commenter les plus grands matchs. « J’ai eu la chance de côtoyer les plus grands, de vivre de ma passion. J’ai assisté à des matchs fabuleux », s’exclame-t-il avant de renchérir : « Le match entre l’Américain Lee Roy Murphy et le Zambien Chisanda Mutti, c’était un moment magique ! Je revois encore les deux boxeurs s’écrouler au sol tandis que je hurle dans le micro : "C’est Rocky, c’est Rocky !" En 1985, le combat au sommet entre Tommy Hearns et Marvin Hagler, c’était époustouflant. C’est ça que j’aime dans la boxe : C’est beau mais en même temps c’est dur, impitoyable. » De ces moments, Jean-Claude Bouttier conserve un souvenir ému des franches rigolades quand il se permettait le luxe d’infliger aux jeux vidéos une pâtée au champion olympique (1992) Oscar de la Hoya, ou quand les aléas du direct amenaient à des situations cocasses. « C’était en 1987. On était le premier samedi du mois. Thierry Jacob venait de perdre contre l’Américain Kelvin Seabrooks et nous avions laissé les télévisions allumées. Une foule s’était amassée petit à petit autour de nous sans que je ne comprenne pourquoi. Et en regardant l’écran, j’ai tout de suite capté : le film porno venait de commencer ! »

Avec son livre Poing Final, Bouttier tente de raccrocher les gants. Aujourd’hui, il aimerait passer le témoin des Gants d’or, récompense prestigieuse qu’il a lancée en 1988. Pour prendre la suite, il pense bien à Mahyar Monshipour… mais se refuse à désigner son successeur. Sur la boxe, il pose un regard inquiet, même si l’espoir sommeille en lui. « C’est devenu un sport où il n’y a que des vieux, déplore-t-il. Les jeunes ont déserté les salles. Il n’y a rien. Pas d’organisation. Pas de calendrier. Pas de projet. » Et surtout plus assez d’argent depuis que Canal+, par choix éditorial, a décidé de s’en détourner. Depuis, Jean-Claude Bouttier est consultant pour Ma Chaîne Sport.

La bûche jadis n’est plus qu’un amas de cendres luisant ça et là. De sa valise nichée dans un coin du garage où s’entassent par centaines les accréditations et cartes de presse (« N° 62 626 »), il extirpe une lettre qu’il me tend. Signée « Alain », barrée « Delon ». Elle date maintenant. Septembre 1973. L’acteur l’a glissée discrètement dans le sac de son ami Jean-Claude quelques minutes avant qu’il affronte Carlos Manzon. « Quelle que soit l’issue du combat, tu resteras mon ami car je sais que tu donneras le maximum », lui écrit-il en substance avant de lui souhaiter « bonne chance ». Ce jour-là, le Français n’en a pas manqué. Son rival argentin avait juste endossé son peignoir des grands jours.

« Je me souviens bien. C’était en 1994. Je suis allé voir Carlos chez lui, en Argentine. Je sentais que ça serait la dernière fois que je le verrais. La vie était un risque pour lui. Quand il conduisait, les voitures devaient se pousser. Respecter une priorité ne faisait pas partie de son code. Quelques mois plus tard, il est mort dans un accident… Enfin, près de sa voiture. De toute façon, je ne veux pas savoir. Encore une fois, je le compare à Tyson. Un jour, j’ai vu rentrer l’Américain dans une boutique pour acheter des montres luxueuses à des gamins défavorisés de Harlem. Ces deux-là pouvaient aller très loin dans la générosité, mais aussi dans la violence. La suite de leur vie en est la preuve (Monzon était allé en prison pour avoir défenestré sa femme, Tyson a été incarcéré pour viol). Pas le genre de gars à terminer leur vie en pantoufles ! », raconte Bouttier, bien calé dans son fauteuil au coin du feu, tandis que son visage marqué par les années prend étrangement des allures de sage.

Florent Bouteiller

Poing final,
Jean-Claude Bouttier
avec Bruno Vigoureux.
Editions Solar.
237 pages.
18,90 euro

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